Adriana Opromolla, Caritas Internationalis, depuis Rio de Janeiro

On peut voyager physiquement et découvrir d’autres mondes en termes géographiques. Actuellement, je suis en train de le faire à Rio de Janeiro, à l’occasion de la Conférence «Rio + 20». C’est une première pour moi, la découverte du Brésil. Mais également, on peut voyager par l’esprit et par la connaissance, et découvrir d’autres mondes en termes économiques, sociaux et culturels. Cette conférence me donne la chance de voyager dans les deux sens.

Parmi les nombreux ateliers tenus dans l’espace – immense – du RioCentro, l’événement organisé le 18 juin dernier par Caritas Internationalis et la Commission épiscopale d’action sociale du CELAM a vraiment présenté au monde une autre manière d’entendre le développement durable. L’économie solidaire est née comme réaction à la pauvreté, à la concentration des terres et des capitaux dans les mains de quelques-uns, au marché globalisé qui exclut environs un milliard de petits producteurs. Elle tire ses origines des communautés les plus isolées et répond aux exigences de résoudre les problèmes du travail salarié (y compris l’abus de la part des employeurs), de créer des nouvelles formes d’entreprise fondées sur la solidarité et la coopération, d’assurer le bien-être des producteurs et de leurs familles, ainsi que d’encourager une consommation responsable. L’économie solidaire est connue désormais dans 67 pays du monde, couvrant toutes les phases de l’économie : de la production de biens et la prestation de services aux activités de crédit, au commerce équitable, à la consommation éthique. Mais aussi, dans les dernières décennies, l’économie solidaire s’est faite vecteur de protection écologique. Dans le but d’assurer la durabilité de leurs ressources, ses acteurs ont compris l’importance d’intégrer des objectifs environnementaux dans leurs pratiques, en donnant naissance à l’économie écologique.

Selon M. Ademar Bertucci de Caritas Brésil, « le développement n’est pas durable s’il n’est pas solidaire » et se garde d’une interprétation mercantiliste de l’« économie verte » (concept proposé par la Conférence comme le chemin vers la croissance durable). Il faut se méfier, a-t-il continué, d’une économie de marché « déguisée en vert », qui pourrait même arriver à commercialiser les biens communs tels que l’eau, la terre et l’air, et privilégier au contraire un modèle de développement assurant l’équilibre entre ses dimensions économique, sociale, environnementale, culturelle et démocratique, la dignité de chacun, la coopération et l’autogestion, la territorialité. Les nouveaux indicateurs d’un tel développement ne seraient plus quantitatifs (PNB) mais qualitatifs, se résumant dans le critère du bien être de la population.

Le Dr. Humberto Ortiz du CELAM a illustré les dégâts de l’industrie extractive sur les pays d’Amérique latine bolivarienne, et l’opportunité d’un modèle alternatif pour un vrai développement. L’expérience des populations indigènes, basée sur le respect et l’interdépendance entre l’homme, la nature et la culture, a montré comment l’économie solidaire conduit vraiment à la « globalisation de la justice et des droits », et entraine des processus de transformation. Elle interagit de plus en plus avec les autorités institutionnelles au niveau local, régional et national, en influant même sur les programmes d’investissement et les budgets municipaux. L’économie solidaire est « expression de citoyenneté et génère des opportunités qui vont bien au-delà de la survie » a affirmé le Dr. Ortiz. Il s’agit d’un modèle économique qui a déjà fait preuve de réussie et qui offre une alternative viable à l’économie de marché. En fait, la globalisation de l’économie solidaire est possible par des politiques publiques qui impliquent tous les acteurs (les entreprises privées, comme l’Etat et la société civile) dans une perspective interculturelle est écologique. Bref, le changement de paradigme tant nécessaire pour un développement humain intégral est possible !

Mme Jacqueline Hocquet du Secours Catholique (Caritas France) a partagé l’expérience du projet « Tissons la solidarité ». Ce projet a démontré que l’économie solidaire résiste bien à la crise économique et qu’elle offre des revenus à long terme en associant les travailleurs à l’entreprise. Les femmes, en particulier, y jouent ont rôle clé. Mme Wendy Campos a parlé de la coopérative qu’elle dirige au Costa-Rica, « CoopeTarrazù », qui compte aujourd’hui 3000 petits producteurs de café associés. Ses objectifs sont la production durable, la protection de l’environnement et l’amélioration des conditions de vie des associés et de leur communauté, ainsi que la garantie de qualité du produit. Tout en pratiquant une agriculture biologique et des pratiques industrielles respectueuses du sol, de l’eau et des plantes, CoopeTarrazù offre également des services de santé, d’accueil des travailleurs immigrés, d’éducation environnementale pour les jeunes et enfants.

Je suis reconnaissante pour ce type de voyage. En m’immergeant pour moins de deux heures dans un système qui s’organise de soi-même harmonieusement, il m’a fait comprendre qu’un autre monde est possible. La solidarité vécue et concrétisée de cette manière traduit l’engagement pour le bien commun et de chacun, car nous sommes tous responsables les uns des autres ainsi que de notre maison, la planète.