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Bossangoa

Une femme rentre chez elle à Bossangoa. Le voyage aurait été trop dangereux il ya quatre mois. Photo par Matthieu Alexandre pour Caritas Internationalis.

Par Matthieu Alexandre pour Caritas Internationalis.

La sensation de marcher librement dans Bossangoa est très forte. Si elle l’est pour moi, qui n’ai passé que 3 jours dans cette ville enclavée, à 300 km de la capitale, il y a 4 mois, je n’ose pas imaginer ce que cela représente pour les habitants de cette ville, pour ceux qui y sont nés et qui viennent d’y passer 6 mois prisonniers.

Depuis les attaques menées par les rebelles de l’ex-Seleka au mois de Septembre 2013, 41 000 personnes s’étaient réfugiés autour de la Cathédrale Saint Antoine de Padoue.
La Seleka encerclait le camp et se rapprochait tous les jours. Le sentiment de piège et de peur était à son comble. Toutes les nuits, la menace d’une attaque était envisagée. Si bien que Caritas finançait le pétrole nécessaire pour faire fonctionner le seul générateur du camp toute la nuit afin de ne pas laisser les déplacés dans le noir.

Depuis que la Seleka a été boutée hors du pays par la force militaire Sangaris, une partie des déplacés a pu retrouver sa maison. Cependant le camp compte encore quelques 25 000 personnes. Des personnes, traumatisées par les violences et qui ne souhaitent plus retourner chez elles, des hommes et des femmes qui ont perdus leurs proches et qui restent agars, ou encore des familles qui n’ont plus de maison parce que leur village a été incendié.

L’arrivée à l’évêché reste impressionnante. Sur le papier le nombre de déplacés a presque été divisé par deux. Cependant, dans la réalité la différence est difficile à juger. Effectivement, je n’avais plus à enjamber des corps allongés par terre à la tombée de la nuit mais même en ne comptant qu’une tente sur deux, elles étaient tellement collées les unes aux autres il y a 4 mois, que le terrain reste bien occupé aujourd’hui.

Je me suis donc surpris à marcher en ligne droite plus de 15 minutes, alors qu’en novembre, même si le camp est immense, au bout de 15 minutes je butais sur les limites à ne pas franchir sous peine de se faire tirer dessus. Aujourd’hui, je suis une femme que j’ai photographiée dans le camp il y a 4 mois. Elle m’emmène à sa maison, on descend ensemble la route de terre rouge qui mène jusqu’à la rivière Ouham. Cette route était jusqu’alors surnommée « la route de la mort ». Les personnes qui s’y risquaient se faisaient descendre. Le personnel humanitaire ne pouvait y circuler qu’en 4×4 arborant un drapeau. La rivière, qui n’est pourtant qu’à environ 500 mètres de la cathédrale, je ne l’avais aperçu que depuis l’avion. De même pour l’usine de coton, qui elle n’est qu’à une centaine de mètres au sud de la cathédrale, je la découvre aujourd’hui.

La fois dernière je suis arrivé par les airs. Lorsque le petit avion de 12 places a coupé les moteurs sur la piste en terre de l’aérodrome, la sensation était inquiétante. Généralement, il y a toujours quelques curieux venus voir l’avion ou des vendeurs de fruits frais aux abords des pistes en Afrique. Ici, il n’y avait pas âme qui vive. Seulement des militaires qui sécurisaient la piste et les quelques 4×4, moteurs tournants, des ONGs venus récupérer du personnel ou de l’équipement convoyé par le vol hebdomadaire affrété par les Nations-Unies. Sur les quelques kilomètres qui séparent l’aérodrome du centre-ville, je n’ai vu que des maisons brûlées, pas un seul habitant, ni même une chèvre ou un poulet. Personne. J’étais concentré sur le bruit du moteur du vieux 4×4 qui venait de caler au démarrage sur la piste. Et quelques jours plus tard, je suis reparti en avion, comme par miracle, comme extirpé d’un cauchemar.

Cette fois-ci, je suis arrivé par la route. Après deux jours de voyage depuis Bangui, escorté par les forces armées de l’Union Africaine (MISCA). Notre convois, arrivé jusqu’au pont surplombant la rivière, j’ai alors décidé de relier le dernier kilomètre à pied. J’ai traversé le pont, croisant des piétons. La réflexion pourrait paraitre dénuée de sens si la comparaison avec cette ville désertée il y 4 mois ne provoquait pas en moi une grande émotion.

Si la crainte de se faire tirer dessus a disparue, si la peur de l’étau de la Seleka qui se resserre n’est plus là, si la liberté de mouvement a été rendue aux habitants, leur détresse n’en reste pas moins grande. Les maisons qui n’ont pas été brûlées, ont été pillées. Les habitants n’ont plus rien. Ils portent pour la plupart les mêmes vêtements que sur les photos réalisées au mois de novembre. Ils n’ont pour ustensiles de cuisine que ce que les ONGs présentes ont pu leur distribuer. Ils n’ont pas d’outils pour retourner cultiver leurs champs et manquent de semences. Si l’angoisse provoquée par l’occupant n’est plus là, la situation humanitaire reste préoccupante.