À la recherche d’une éthique globale: Principes bibliques
![]() Bringing food to flood victims in India. La Création | Entre le Déluge et l’arc-en-ciel | Le message du Royaume de Dieu | Réflexion chrétienne et éthique La Création Le point de départ de toute l’activité chrétienne est la notion biblique du monde compris au sens de création. La responsabilité chrétienne à l’égard de l’environnement commence par la reconnaissance de la beauté de toute la Création de Dieu. Au commencement, “Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très beau” (Gn 1:31). L’histoire de la Création, racontée dans le livre de la Genèse, nous oblige à traiter l’oeuvre de Dieu de manière responsable. Dieu crée l’homme à son image, et lui demande de prendre soin de la terre en conséquence (Gn 1,27-28). Parmi toutes les créatures de Dieu, l’homme est donc appelé d’une manière spéciale à assumer la responsabilité de laCréation.19 Mais il n’est pas le Créateur ; il fait partie de cette Création, il n’est pas son maître . Le Saint- Père explique cette déclaration : “Dans la mesure où la Terre est considérée comme étant la Création de Dieu, le devoir de“soumission”n’a jamais été compris comme l’ordre de devenir esclave, mais plutôt comme le devoir d’être le gardien de la Création, d’en développer les dons, de nous impliquer activement dans l’oeuvre de Dieu et dans l’évolution que Dieu a placé dans le monde, pour que les dons de la Création soient loués et non pas foulés ou détruits."20 Entre le Déluge et l’arc-en-ciel La fragilité de l’homme devant assumer la responsabilité que Dieu lui a confiée à l’égard de la Création est évidente dès la préhistoire. L’homme vit la nature comme étant imprévisible et pleine de dangers (Gn 3,17-19). Il est incapable de remplir sa tâche de gardien de cet ordre. Or un nouveau commencement a lieu avec l’alliance que Dieu conclut avec l’homme après le Déluge (Gn 9). Ce nouvel ordre tient compte des relations de rivalité entre l’homme et les animaux et, désormais, l’homme est autorisé à tuer les animaux pour se nourrir (Gn 9,3). Mais l’homme est encore une fois considéré comme étant responsable de la Création et, d’une manière plus générale, il n’a pas reçu le pouvoir absolu d’en disposer (Gn 9,5-7). Dans d’autres textes de l’Ancien Testament, on trouve de nombreuses références à la vision du monde comme Création, par exemple dans les Psaumes ou dans le Livre de Job, où Dieu révèle la grandeur de son oeuvre. Tous ces livres ont en commun la notion de présence partagée de Dieu dans Sa Création, qui est un don qu’Il a offert librement. L’homme doit agir sur Terre comme un gardien et un pasteur. La responsabilité de la Création lui est confiée et il doit “la garder et la cultiver” (Gn 2,15). La connaissance ultime de la Création, son origine et son point de départ, appartient à Dieu (Job 38-39). Le message du Royaume de Dieu La notion du monde compris comme Création, intrinsèque à l’Ancien Testament, est considérée comme acquise dans le Nouveau Testament : par exemple, Jésus proclame que le Royaume de Dieu est tout proche (Mc 1,15) et, par ce message, que le salut est déjà présent dans la réalité de la Création et de la vie, mais qu’il est en même temps mystérieusement caché et qu’il faut sans cesse le chercher à nouveau.21 Malgré tous ses conflits et toutes ses ambigüités, le monde est Création, le lieu de l’influence rédemptrice du Christ et le début du Royaume de Dieu. “Dans la nature, le croyant reconnaît le merveilleux résultat de l’intervention créatrice de Dieu, dont l’homme peut user pour satisfaire ses besoins légitimes – matériels et immatériels – dans le respect des équilibres propres à la réalité créée. Si cette vision se perd, l’homme finit soit par considérer la nature comme une réalité intouchable, soit, au contraire, par en abuser. Ces deux attitudes ne sont pas conformes à la vision chrétienne de la nature, fruit de la création de Dieu.”22 Réflexion chrétienne et éthique La Bible n’offre pas de règles concrètes pour une politique climatique. Le fait de chercher une orientation dans les textes bibliques ne dispense pas du besoin de justifier raisonnablement les normes éthiques. Les positions chrétiennes que l’on essaie de communiquer de manière convaincante dans une société pluraliste doivent rendre compte de la pensée initiale qui les imprègne et établir un dialogue fructueux avec d’autres disciplines. L’idée morale ne peut exiger que ce qui s’avère compatible avec le sens commun et approprié au contexte, par conséquent, des critères normatifs conciliables sont nécessaires. A cet effet, une approche est offerte par les principes de l’éthique sociale: La dignité humaine: Le récit chrétien de l’homme en tant que Création, créé à l’image de Dieu, doit être présent également dans le débat philosophique de l’homme en tant que personne. Ces deux concepts attribuent l’un comme l’autre à l’homme la dignité comme valeur inconditionnelle excluant toute exploitation. Une vision de ce type, que l’on peut trouver aussi dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, doit contribuer à attirer l’attention sur les changements climatiques. Dans la tradition chrétienne, le respect de la dignité de la personne est une valeur fondamentale. Elle est l’essence de la personne tout entière et implique le droit à la vie et son caractère sacré durant chacune de ses étapes. Les changements climatiques et les conséquences qui en résultent sont une menace pour le droit fondamental à la vie des générations actuelles et des générations futures. “Les mauvais traitements que nous infligeons au monde naturel diminuent notre dignité et notre caractère sacré, non seulement parce que nous détruisons ce dont les générations futures auront besoin, mais aussi parce que nous participons à des actions qui sont en contradiction avec l’essence même d’un être humain. Notre tradition nous incite à protéger la vie et la dignité de l’être humain, et il devient de plus en plus évident que cette tâche ne peut être séparée de la protection et de la défense de l’ensemble de la Création.”23Solidarité et bien commun: Dans la tradition catholique, le bien commun est spécifié par le devoir de solidarité, “la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun,”une volonté“de se dépenser pour le bien du prochain…au lieu de l’exploiter”24. En outre, face aux “structures de péché”, la solidarité nécessite le sacrifice de l’intérêt personnel pour le bien des autres et de la terre que nous partageons. La solidarité impose des obligations spéciales aux démocraties industrielles. Le pape Jean-Paul II a écrit : “La crise écologique met en évidence la nécessité morale urgente d’une solidarité nouvelle, particulièrement dans les rapports entre les pays en voie de développement et les pays à forte industrialisation.”25 Euvrer pour le bien commun signifie promouvoir l’épanouissement de toute vie humaine et de l’ensemble de la Création de Dieu. D’une manière spéciale, le bien commun implique la solidarité envers les plus démunis, qui n’ont souvent pas les moyens pour faire face à de nombreux problèmes, notamment les effets potentiels des changements climatiques. Nos obligations envers la famille humaine unique s’étendent au-delà de notre espace et de notre temps. Elles nous lient aux personnes les plus démunies qui nous entourent et dans le monde entier, ainsi qu’aux générations à venir. Le commandement d’aimer son prochain nous invite à considérer les pauvres et les exclus des autres pays comme des frères et des soeurs qui s’assoient avec nous à la table de la vie voulue par Dieu pour que tous en jouissent. Il incombe à toutes les nations de faire face au problème des changements climatiques dans le monde, mais d’un point de vue historique, les économies industrielles sont les principales responsables des émissions de gaz à effet de serre qui, selon les scientifiques, sont la cause du réchauffement climatique. Grâce à l’abondance de leurs richesses, à la sophistication de leur technologique et à la créativité de leurs entreprises, ces pays ont une plus grande capacité à trouver les réponses utiles à ce problème. Afin d’éviter une aggravation des effets, il est nécessaire que les politiques des pays les plus riches, tout comme les plans de développement des pays les plus pauvres prévoient des adaptations en matière de ressources en énergie. Les principes de la solidarité et du bien commun nous rappellent que nous sommes tous responsables les uns des autres et que nous devonsoeuvrer pour des conditions sociales assurant que chacun puisse subvenir à ses propres besoins et exploiter ses propres capacités. Chaque groupe au sein de la société devrait prendre en considération les droits, les aspirations et le bien-être de la famille humaine tout entière.26 A cet égard, le pape Jean-Paul II a déclaré : “Pour aucune intervention dans un domaine de l’écosystème on ne peut se dispenser de prendre en considération ses conséquences dans d’autres domaines et, en général, pour le bien-être des générations à venir”27. Les réponses aux changements climatiques dans le monde devraient refléter notre interdépendance ainsi que notre responsabilité commune face à l’avenir de notre planète. Les pays individuels doivent mesurer leur propre intérêt personnel avec le bien commun et contribuer aux solutions globales de manière équitable. Subsidiarité : La plupart des personnes conviendront que si l’utilisation actuelle des combustibles fossiles a favorisé substantiellement, et continue de le faire, la croissance économique et le développement au bénéfice d’un grand nombre de personnes, il est légitime de se préoccuper du fait que, à mesure que les pays en voie de développement améliorent leurs économies et émettent plus de gaz à effet de serre, ils nécessiteront une aide technologique pour atténuer les effets néfastes supplémentaires sur l’environnement atmosphérique. Dans ces pays, bon nombre de personnes démunies vivent dans des situations dégradantes et désespérées qui les mènent souvent à adopter des pratiques agricoles et industrielles nocives pour l’environnement. Dans de nombreux cas, le poids lourd de la dette, le manque de possibilités commerciales et les iniquités économiques du marché mondial augmentent les pressions environnementales des pays les plus pauvres. Les pays en voie de développement ont droit à un développement économique qui peut aider les individus à sortir de la pauvreté extrême. Les pays industrialisés les plus riches possèdent les ressources, le savoir-faire et les entreprises pour produire des voitures plus performantes et des industries plus propres. Ces pays doivent partager les nouvelles technologies avec les pays les moins développés et les aider financièrement davantage à y avoir accès. Les pays en voie de développement pourraient ainsi adopter plus rapidement des technologies à faible consommation d’énergie tout en continuant à maintenir une croissance et un développement économique sains. Les pays industrialisés présents dans les pays en voie de développement devraient exercer un rôle de leader dans le domaine de la protection de l’environnement. Toute stratégie visant à faire face aux changements climatiques dans le monde ne pourra être gagnante sans le leadership et la participation des Etats-Unis et des autres pays industrialisés. Une stratégie réussie doit également refléter la participation authentique et les inquiétudes de ceux qui sont le plus touchés et le moins capables d’en supporter le poids. Les pays en voie de développement les plus pauvres doivent avoir leur place à la table des négociations. La pleine participation des pays les plus touchés est une nécessité morale et politique pour la promotion du bien commun.28 C’est seulement grâce à un développement équitable et durable que les nations les plus pauvres seront en mesure de freiner la dégradation de l’environnement et d’éviter les effets ravageurs du surdéveloppement qui a utilisé les ressources naturelles de manière irresponsable29. Les pays pauvres ont besoin d’autonomisation, ce qui signifie aider les plus démunis à s’aider euxmêmes. Durabilité : Le problème des changements climatiques est avant tout une question de durabilité. Le principe de durabilité est basé sur la responsabilité à l’égard des générations futures, car si les ressources naturelles ne sont pas protégées à moyen et long terme, il sera impossible d’assurer à l’homme une vie digne sur la Terre. Les premiers à souffrir des changements climatiques, ce sont les pays les plus pauvres et leurs citoyens. Ici l’enjeu consiste à faire de l’option chrétienne pour les pauvres une réalité. Il est structurellement injuste que ceux qui ont le moins contribué au problème des changements climatiques, parce qu’ils vivent dans des régions moins développées et moins industrialisées, soient les premiers à en subir les effets. Sans une durabilité écologique, les succès de la lutte contre la pauvreté ne pourront avoir qu’une courte durée. La durabilité a été donc inclue parmi les Objectifs de développement du Millénaire des Nations Unies pour combattre la pauvreté, car les changements climatiques touchent surtout les plus démunis et exacerbent la pauvreté. Le développement économique effréné n’est pas une solution susceptible d’améliorer la vie des pauvres. La Doctrine sociale de l’Eglise n’a jamais accepté la croissance matérielle comme modèle intégral de développement. Comme l’a déclaré Jean-Paul II, “la pure accumulation de biens et de services, même en faveur du plus grand nombre, ne suffit pas pour réaliser le bonheur humain”.30 Toutefois, la question des changements climatiques ne concerne pas seulement les pauvres, elle touche les fondements de la vie de tous et des générations à venir. Par conséquent, la durabilité est aussi une question de responsabilité envers la Création, qui est en même temps le fondement pour une justice mondiale et intergénérationnelle. Lorsque nous utilisons l’environnement “nous avons une responsabilité à l’égard des pauvres, des générations à venir et de l’humanité tout entière.”31 Malgré les certitudes acquises à l’égard de la question des changements climatiques, nous devons encore avancer à tâtons car il est impossible de prévoir avec précision la rapidité et la force des changements climatiques dans les années à venir et leurs effets sur les régions. “Le principe de prévoyance est une aide à la prise de décision qui réduit les risques et protège les moyens naturels de subsistance des générations futures. […] Outre le principe selon lequel la partie en cause est responsable des dommages et le principe de prévention, le point de vue chrétien implique également le principe de proportionnalité : la bonne cause - la protection de l’environnement pour le bien de l’humanité et de la Création -, ne justifie pas toujours les moyens […] c’est-à-dire tout mal causé ne doit pas être plus important que le bénéfice que l’on en a tiré.”32 Le développement authentique encourage la modération, voire même l’austérité, dans l’utilisation des ressources matérielles. Il promeut également une vision équilibrée du progrès humain, en harmonie avec le respect de la nature. Il invite par ailleurs à développer des visions alternatives du modèle de société et à utiliser des modèles économiques basés non seulement sur la productivité matérielle mais aussi sur des niveaux de bien-être plus élevés. Le développement authentique implique également que les nations les plus riches cherchent des moyens de réduire et de restructurer leur consommation excessive des ressources naturelles. Enfin, le développement authentique encourage une utilisation correcte des technologies agricoles et industrielles, pour que l’avancée technologique ne soit pas une fin en soi mais qu’elle apporte également des bienfaits aux hommes et à la terre.33 |
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