Népal : La route de la désolation

Sur les premiers kilomètres, je devine encore la forme des maisons et je peux m’imaginer à quoi ressemblaient ces hameaux. Mais au fil des kilomètres, cette projection va devenir de plus en plus floue.

Il y a dix ans, j’avais emprunté le même itinéraire à moto, un week-end, pour le plaisir. La Araniko Highway – qui se nomme Highway mais qui n’a rien d’une autoroute, est en réalité une petite route de montagne qui serpente le long de la rivière Bhote Kosi jusqu’à la frontière Tibétaine. Le nom nous invite à rêver l’Himalaya jusqu’auquel elle grimpe. Aujourd’hui, débris et glissements de terrain nous obligent à rouler au milieu de la voie, en manoeuvrant parfois pour que deux camions puissent se croiser.

Il y a dix ans, à chaque village je ralentissais pour laisser traverser les enfants et ne pas écraser les poules au milieu de la chaussée, à chaque virage je pouvais humer le parfum des épices, des arbres en fleurs et de l’herbe fraichement coupée pour le bétail.

Credit: Matthieu Alexandre/Caritas Internationalis

Credit: Matthieu Alexandre/Caritas Internationalis

Aujourd’hui, le chauffeur ralentit afin de slalomer entre les monceaux de décombres. Il n’y a plus de poules ou de vaches qui campent au milieu de la route, ni d’enfants qui courent après un ballon ou un cerceau, mais des survivants au front bandé ou à la jambe dans le plâtre, qui tentent de se frayer un chemin dans ce capharnaüm. Le parfum du thé à la cardamome qui s’échappait des échoppes est désormais remplacé par l’odeur des cadavres en décomposition pourrissant au soleil.

A Kalika, nous rencontrons un homme qui nous amène jusqu’à son moulin en ruines. Ses provisions de riz restent bloquées sous la toiture effondrée. Les villageois regardent, agars, les équipes de Caritas photographier le site. On ne parle plus de ville mais du site d’une catastrophe.

Sur la route, le 4×4 doit parfois négocier sa trace entre la rivière et des blocs de roches éboulés. Un vieil homme, armé seulement d’une pelle et d’un casque de chantier, en tongs et bermuda, travaille à mains nues, sous le soleil de midi pour déblayer la route, alors qu’une garnison de soldats népalais retournent à la caserne, leur mission de recherche de survivants a été levée.

Houses destroyed on the way to the Tibetan border in Sindupalchok district. Credit: Matthieu Alexandre/Caritas Internationalis

Credit: Matthieu Alexandre/Caritas Internationalis

A quelques kilomètres de là, près de Bahrabise, le paysage se transforme en un désert de rochers, lunaire, caniculaire. Ebloui par le soleil qui cogne sur la roche blanche, au détour d’un virage, au milieu de nulle part, nous découvrons des familles qui s’abritent de la chaleur sous quelques bâches de fortune.

Ces personnes sont là depuis 8 mois, suite au glissement de terrain du 2 août 2014 qui a décroché un pan entier de la montagne. Les blocs de pierres ont provoqué une crue et ont noyé le village. Seules quelques maisons naufragées flottent encore dans l’eau verte. Ces gens n’ont nulle part où aller, plus de champs à cultiver. Ils mangent de la poussière au milieu de ce désert de pierres, brûlé par le soleil.

Une heure de route plus tard, nous ne sommes plus qu’à 20 kilomètres de la frontière Tibétaine. A la hauteur de Gati, l’armée chinoise dégage la route à l’aide de pelleteuses. Nous nous arrêtons devant une église chrétienne, presque intacte. Sa peinture bleue, zébrée de quelques fissures parait bien incongrue dans ce paysage gris en miettes. Ce hameau de 22 familles en dénombre 8 chrétiennes. Une forte représentation si l’on considère les 7 000 chrétiens que compte ce pays de 28 millions d’habitants.

Earthquake survivors on the way to the Tibetan border. Credit: Matthieu Alexandre/Caritas Internationalis

Credit: Matthieu Alexandre/Caritas Internationalis

Voilà 6 heures que nous roulons lorsque nous décidons de faire escale à Tatopani. Nos informateurs locaux nous expliquent qu’il nous faudra certainement plus d’une heure pour parcourir les 12 km qui nous séparent de la frontière. Mais il n’y aura aucun moyen de trouver un abri où dormir là-haut et la nuit tombe dans moins d’une demi-heure.

Nous déballons nos sacs de couchage au Last Resort Bungee Jump où Sam, une Néerlandaise qui a repris ce lodge pour touristes en manque de sensations fortes, nous accueille. J’avais fait étape ici il y a dix ans, laissant ma Royal Enfield refroidir avant d’attaquer la route de terre qui grimpe jusqu’au poste frontière de Kodari. Contrairement aux touristes qui y viennent spécialement pour se jeter du haut d’un pont suspendu à 160 mètres au dessus de la rivière, un fil à la patte, j’étais venu y boire une bière fraiche et profiter du calme de la nuit passée sous les larges tentes.

Ce soir la bière sera tiède et le repas sommaire. “Les camions qui nous ravitaillent d’habitude, ne sont pas encore arrivés jusqu’ici.” nous explique Sam. “Vous êtes parmi les premiers à parvenir jusqu’à nous, la route vient tout juste d’être ré-ouverte. J’ai accueilli hier l’équipe d’une ONG qui s’est posée en hélicoptère mais personne n’était encore arrivé par la route”.

Credit: matthieu Alexandre/Caritas Internationalis

Credit: Matthieu Alexandre/Caritas Internationalis

Avant la tombée de la nuit, nous nous rendons jusqu’au village le plus proche. A une demi-heure de grimpe à travers la forêt. Le village de Tenteli n’est que désolation, il n’en reste rien. Un vieil homme accroupi regarde le cadre bleu de la porte de sa maison qui perce au travers d’un tas de briques rouges. Il restera immobile jusqu’au coucher du soleil, hypnotisé. Je resterai moi aussi d’ailleurs là, à le regarder, pendant 20 minutes, sans mot dire.

Un peu plus loin, c’est un couple qui fouille les décombres de leur maison dans l’espoir d’en extirper quelques ustensiles de cuisine avant la nuit.

Credit: Matthieu Alexandre/Caritas Internationalis

Credit: Matthieu Alexandre/Caritas Internationalis

La nuit est tombée. Nous retraversons le pont suspendu pour rejoindre notre Lodge de fortune. Nous sommes tous silencieux à manger, sans faim, notre dal bhat (plat traditionnel népalais, mélange de riz et de soupe de lentilles).

Notre bière vacille, la terre vient à nouveau de trembler. Un bruit sourd résonne des falaises,comme si un géant avait frappé un grand coup de marteau. Un morceau de montagne vient de s’effondrer sur la route, nous nous en rendrons compte le lendemain matin.

Credit: Matthieu Alexandre/Caritas Internationalis

Credit: Matthieu Alexandre/Caritas Internationalis

Le village de Tatopani est complètement détruit. Les maisons qui ne sont pas réduites en poussière sont éventrées. Des rochers, déboulant de la montagne, ont transpercé certaines d’entre elles, ricochant sur le bitume et continuant leur course folle jusque dans le lit de la rivière.

Un peu plus haut, après avoir rejoints l’autre rive en traversant un pont qu’on pourrait croire bombardé : le spectacle est tout autre. Ici, curieusement, les constructions ont résisté mais n’ont pas su arrêter les blocs immenses, décrochés de la montagne qui ont pulvérisé maisons et voitures.

L’atmosphère est irréelle, des chinois en combinaison blanches brandissent leurs pulvérisateurs et évoluent mètres après mètres entre les blocs de roches qui jonchent cette ville désertée, comme s’ils entendaient décontaminer les frontières qui bordent leur pays d’un mal inconnu.

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