Ils nous chassent

Article de Harriet Paterson. Interviews et photos de Sam Phelps

Le conflit au Cameroun a contraint 160 000 personnes à partir de chez elles pour se réfugier dans la brousse et 26 000 autres à traverser la frontière vers le Nigeria pour fuir des régions « hantées par la peur et la mort ». Le fait pour une personne de parler anglais ou français semble être une raison suffisante pour se faire tuer.

26,000

réfugiés au Nigeria

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déplacés au Cameroun

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pour cent n’ont à manger que pour 3 jours

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« Quatre jours durant, on s’est abrités dans la forêt »

« J’ai porté Lucia sur le dos à travers la forêt », dit David Ntui, debout à côté de sa fille adulte. « Elle est handicapée et ne peut pas bien marcher. »

Il berce l’enfant de Lucia, sa petite-fille, dans le creux de ses bras. Cette famille a fui de chez elle, au Cameroun, quand les violences qui ont embrasé le sud-ouest et le nord-ouest du pays ont atteint leur village.

« Quatre jours durant, on s’est abrités dans la forêt », raconte David. Durant ces quatre jours où ils ont dormi à la belle étoile, le fils de huit ans de David, Akingbe, s’est cassé le bras. Ils lui ont mis une attèle en bois, qu’ils ont fixée avec un lacet et un bout de chiffon déchiré.

Après leur traversée de la frontière avec le Nigeria, des habitants du village de Mfamiyen les ont hébergés et ont partagé ce qu’ils avaient avec eux. Mais David se sent redevable envers cette famille. « Je suis un fardeau pour eux », s’inquiète-t-il. Les évêques catholiques du pays lancent un avertissement : la pauvreté des Nigérians locaux risque de s’aggraver avec ces nouvelles arrivées.

« Nous manquons de nourriture, d’abris, d’eau potable », dit le président du conseil d’un village nigérian James Imbia, dont la communauté héberge beaucoup de réfugiés. « Les personnes sont malades et meurent. »

Caritas mobilise ses réseaux dans l’ensemble des États frontaliers du Nigeria et au Cameroun pour fournir un secours d’urgence dans cette crise humanitaire qui prend de l’ampleur. Une première réponse est déjà planifiée, mais il y a un besoin urgent de fonds, car la situation semble s’aggraver.

« Je suis déjà un homme mort »

« Les soldats incendient les villages », dit Moilgan, un agriculteur de 29 ans du Sud du Cameroun, qui a trouvé refuge dans l’État de Cross River au Nigeria. « Les gens vivent dans la brousse. Mais rien qu’en marchant au bord de la route, tu risques de te faire tirer dessus. »

Les nouvelles données publiées par l’ONU révèlent que 160 000 personnes ont été déplacées à l’intérieur du Cameroun dans une urgence hélas peu documentée, connue sous l’appellatif de « crise anglophone ». 25 624 autres réfugiés et requérants d’asile ont à ce jour été enregistrés par Caritas Nigeria ; la population paniquée traverse la frontière pour fuir ce que les évêques camerounais décrivent comme une « violence aveugle, inhumaine et monstrueuse ».

Caritas Nigeria a enregistré 25 624 réfugiés et demandeurs d’asile ayant fui de chez eux, au Cameroun, depuis octobre, dans une urgence mal documentée connue sous l’appellatif de « crise anglophone ». Le total pourrait se monter à 40 000 personnes selon l’ONU, avec un nombre de déplacés internes au Cameroun du même ordre de grandeur.

Les déplacés internes et les réfugiés fuient les violences provoquées par la lutte entre le gouvernement et le mouvement indépendantiste anglophone au Cameroun, un pays encore tiraillé entre ses anciens territoires français et anglais. Les batailles en cours entre soldats et combattants indépendantistes armés ont dévasté les communautés, laissant derrière elles des villages désertés par leurs habitants.

En octobre, des activistes des régions des minorités anglophones du Cameroun ont auto-proclamé la création de la « République d’Ambazonie », au mépris du gouvernement à majorité francophone. Il s’en est suivi des manifestations de juristes et d’enseignants protestant contre l’hégémonie du français dans leurs tribunaux et écoles.

Le gouvernement y a répondu par une forte répression. Quiconque était suspecté de sympathie envers ces activistes était la cible de l’armée, selon le témoignage de survivants arrivés au Nigeria.

Moilgan soulève sa chemise pour nous faire voir une grosse cicatrice. Il a reçu une balle dans la poitrine, et le projectile a manqué de peu son cœur. Son frère a été arbitrairement arrêté en novembre, sous l’accusation de terrorisme. On n’a plus de nouvelles de lui depuis lors.

Certaines personnes se détournent de l’appareil photo : elles craignent des représailles contre leur famille de la part des militaires camerounais, mais Moilgan, lui, regarde droit dans l’objectif. « Tu peux me prendre en photo », dit-il. « Je suis déjà un homme mort. »

« Il ne passe pas une semaine sans que des maisons soient incendiées, des personnes kidnappées ou tuées…C’est la peur qui a pris le contrôle de ce territoire. » écrit Hippolyte Sando de Caritas Cameroun après sa visite au diocèse durement touché de Mamfé, au sud-ouest du Cameroun.

« On a peur. »

« Malheureusement, la situation va de mal en pis », relate l’abbé Kisito Balla Onana, directeur de Caritas Cameroun.

« Ces derniers jours, le nombre de morts et de kidnappages a augmenté. Un prêtre, le professeur principal d’une école, vient d’être kidnappé. Les sécessionnistes gagnent du terrain ; eux aussi sont violents et tuent des personnes : au moins trente. »

Emmanuel Bekomson, directeur de Caritas Calabar au Nigeria, confirme que la situation de conflit se voit « sérieusement empirer » suite aux échanges de tirs s’étalant dans toujours plus de parties du sud-est du Cameroun : « Les récits des réfugiés arrivés depuis peu à Cross River, au Nigeria, confirment que tout au long de la semaine passée, les tirs n’ont jamais cessé à Mamfé, Limbé, Buea, et Nsan Aragati », raconte-t-il.

La peur poursuit les fugitifs. « Ils nous chassent », dit un professeur d’école secondaire qui s’était exprimé en faveur du mouvement anglophone et qui souhaite garder l’anonymat. « Les Camerounais, en particulier les jeunes hommes, ont été arrêtés par les forces de sécurité nigérianes », explique-t-il. « Donc on a peur. »

Ce n’est pas très étonnant si tellement de réfugiés parlent de sentiments d’anxiété et de peur, de manque de sommeil et de flashbacks.

Les survivants

Les femmes du Sud du Cameroun arrivent à pied au Nigeria, endeuillées et démunies ; elles ont des enfants avec elles, et des morts derrières elles. Quatre cinquièmes des réfugiés sont des femmes et des enfants.

À présent, ils dépendent des bons soins des communautés où ils ont débarqué, épuisés et traumatisés, en sachant que leurs maisons seront pillées par les soldats, que leurs précieuses récoltes et leur bétail sont désormais perdus.

Rose & Excellent

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Le conflit a transformé Rose en maman d’Excellent Ogar, 10 mois, suite à la mort du père de l’enfant. « En février, mes deux frères sont sortis dans la brousse en quête de nourriture et ont été abattus par l’armée camerounaise », dit Rose.

« Leurs corps ont été jetés près du village de Danare, au Nigeria. On a beaucoup pleuré quand on a appris la nouvelle. » Rose prend depuis lors soin de son neveu orphelin.

Patience & Chris

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Patience a trouvé refuge dans la même communauté nigériane que Rose, dans l’État de Cross River. Quand son mari a été abattu, elle a saisi Chris Ojua, son fils de deux ans et s’est enfuie pour sauver sa vie, alors que les forces gouvernementales saccageaient son village, à la recherche d’activistes. Elle n’a rien emporté avec elle : ni nourriture, ni matelas.

« La plupart d’entre eux se sont enfuis pour sauver leur vie sans rien emporter d’autre que les vêtements qu’ils portaient sur eux », dit le directeur national de Caritas Nigeria, père Evaristus Bassey.

Margaret & Patricia

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Patricia, son fils et sa belle-fille Margaret ont fui le pays vers Boki, au Nigeria avec leurs trois enfants. Mais une fois arrivés sur place, ils n’avaient rien à manger.

« Il y a quatre jours, mon fils Victor Iban, 27 ans, est parti moissonner nos champs du côté camerounais de la frontière. Il a été abattu par des soldats camerounais. On a attendu deux jours avant que des villageois nous apprennent qu’il avait été tué. Son corps est encore là-bas, dans la brousse. »

Margaret s’est rasé la tête en signe de deuil.

Comme un peuple sans patrie

Une fois arrivés au Nigeria après une longue marche remplie de dangers, les réfugiés se trouvent confrontés à une vie difficile. Même si certains d’entre eux ont de la famille pour les accueillir, la plupart ne mangent qu’un repas par jour ou acceptent d’avoir faim pour pouvoir donner à manger à leurs enfants.

Seuls 5% ont un abri digne de ce nom, le reste dormant à même le sol dans des édifices abandonnés, s’amassant dans des chambres par douzaines, ou dormant à la belle étoile. Caritas a trouvé un bâtiment où dormaient 270 réfugiés. Les personnes boivent directement dans les rivières et les étangs.

Après sa visite à des paroissiens du diocèse de Mamfe au Cameroun, l’évêque Andrew Nkea a décrit leurs conditions de vie comme « effroyables » et a dit qu’ils étaient éparpillés « comme des personnes sans patrie ».

L’arrivée de beaucoup de personnes dans les États nigérians de Cross River, Taraba, Benue et Akwa-Ibom exerce une grande pression sur des foyers déjà pauvres.

Valentine Itomin, un cultivateur de manioc vivant au village d’Oban dans l’État nigérian de Cross River, a recueilli 20 membres de sa famille étendue du Cameroun. « Ils sont venus à moi, donc j’ai la responsabilité de les héberger et de les nourrir », dit simplement Valentine. Il a aussi quatre enfants à lui dont il doit s’occuper, et son revenu en tant qu’agriculteur de subsistance ne suffit pas à nourrir autant de bouches.

La réponse de Caritas

Caritas Nigeria

Du côté du Nigeria, la Caritas locale travaille pour augmenter son aide le plus vite possible. « Caritas a travaillé à la protection des orphelins et des enfants vulnérables, au renforcement de l’économie des familles et à des programmes de microfinance », explique William Itorok Effiom de Caritas Calabar, qui travaille à l’épicentre d’arrivée des réfugiés.

Caritas Nigeria pense atteindre 5000 personnes les deux prochains mois grâce aux fonds qu’elle a levé jusqu’ici, mais pourrait en faire beaucoup plus si un financement pouvait être trouvé pour le projet de 250 000€ initialement prévu. Un appel a donc été lancé.

Caritas travaillera aux côtés du HCR pour fournir protection et secours, en particulier aux personnes les plus à risque. L’ONU estime que 20 à 30 pourcents des requérants d’asile et des réfugiés sont vulnérables d’une façon ou d’une autre, comme par exemple à cause d’une invalidité physique.

Les familles d’accueil ont besoin d’aide, tout comme les réfugiés. Caritas organise des réunions avec les communautés locales et les réfugiés, de façon à ce qu’ils s’approprient ensemble les plans d’urgence.

Caritas Cameroun

Au diocèse de Mamfé au sud-ouest du Cameroun, 45 000 personnes sont frappées par la crise, la majorité déplacées de chez elles ou de leur ferme et vivant dans le bush. L’évêque Andrew Nkea a négocié avec les forces de sécurité pour permettre aux personnes d’accéder à leurs fermes et quelques rares âmes courageuses font le pas de rentrer chez elles.

« Depuis le début de la crise, il n’y a eu aucune intervention d’organisations internationales », écrit Hippolyte Sando de Caritas Cameroun. « Seule Caritas a pu, non sans difficulté, accéder à ces zones hantées par la mort et la peur. »

À Mamfé, Caritas fait tout ce qu’elle peut avec des ressources limitées pour aider cette population éparpillée et paniquée, et cherche à atteindre aux moins 3500 personnes en leur fournissant l’aide de base suivante :

  • Nourriture: Les personnes ne peuvent pas cultiver le sol
  • Médicaments: Les hôpitaux dans la zone en conflit n’ont plus de fournitures médicales
  • Eau et systèmes sanitaires: Sur les 20 villages hébergeant des sans-abris, seuls 2 ont un accès à l’eau
  • Abri: Reconstruire des maisons et des abris communautaires pour les familles déplacées
  • Formation: Il faut former les leaders locaux au secours d’urgence
  • Aide psychologique: La population est traumatisée
  • Enseignement: 32 000 enfants ne sont pas scolarisés dans les zones anglophones
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Ce qui nous attend

Au Nigeria, l’Église catholique a appelé toutes les personnes de bonne volonté à aider les réfugiés, non seulement dans la pratique, mais aussi dans la compassion. Comme l’ont dit les évêques du Nigeria dans une déclaration officielle : « Pour surmonter leurs expériences traumatisantes, ils ont besoin de tolérance et d’une atmosphère accueillante. »

Un « cri de détresse » lancé par les évêques du Cameroun le 16 mai dit qu’il est temps que des pour-parler soient imposées. « Sauvons notre pays, le Cameroun, d’une guerre civile futile et sans fondement », écrivent-ils. « Cessons toute forme de violence et arrêtons de nous entretuer, nous sommes tous frères et sœurs ; reprenons la voie du dialogue, de la réconciliation, de la justice et de la paix. »

Les évêques catholiques du Cameroun, en particulier ceux des zones anglophones, ont condamné avec véhémence l’usage excessif de la force par l’armée. À leur Conseil national le 12 avril, ils ont appelé le président de longue date Biya à inviter toutes les parties à des pourparlers et à libérer les activistes des prisons. On a bon espoir de voir l’Église, une des institutions les plus puissantes du Cameroun, agir en tant que négociateur de paix, en collaboration avec d’autres dénominations chrétiennes.

Emmanuel Bekomson, directeur de Caritas/JDPC à Calabar, espère encore que « l’Église en arrive à quelque chose à travers le plaidoyer auprès des Nations Unies pour pousser le président Biya à organiser un référendum et à soutenir le nombre croissant de réfugiés arrivant dans les États de Cross River et de Benue.

Actuellement cependant, la crise semble s’intensifier. « Les conditions empirent de jour en jour », écrit Hippolyte Sando de Caritas Cameroun. « Dans ces conditions, rentrer chez soi serait du suicide. La situation reste tendue, sans aucun signe d’amélioration dans les jours à venir. »